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quarta-feira, 15 de maio de 2013

Hommage théâtral à Álvaro Cunhal

« Si tu es fait prisonnier camarade, tu auras à porter une lourde responsabilité. Tu devras continuer à défendre ton parti et tes camarades mais dans des circonstances très différentes, exposé aux insultes et aux violences de l’ennemi. Si tu es fait prisonnier camarade, tu devras faire face aux conditions les plus dures que tu auras sans doute eues à affronter. »

Dès les premiers mots, l’acteur Luís Vicente, dans un corps à corps avec la figure charismatique d’Álvaro Cunhal, capte l’attention et l’émotion du public portugais. Sur le plateau épuré, les murs d’une salle d’audience ou d’un cachot sinistre ont été délibérément stylisés et recomposés de lumières chaudes, loin de toute tentative de représentation réaliste mais dans le dessein de capter la force poétique et les lignes de résistance du texte de Cunhal. Un texte qu’il adresse à ses juges le 2 mai 1950, trois heures durant, préparé sans notes, après qu’il a été soumis à la torture et à un isolement rigoureux.


Le jeune Rodrigo Francisco, directeur du Théâtre d’Almada après la disparition cet hiver de son fondateur, Joaquim Benite — personnalité marquante du théâtre portugais — vient de le porter pour la première fois à la scène.

On célèbre cette année au Portugal le centenaire d’Álvaro Cunhal, né le 10 novembre 1913, à Coimbra. Considéré par beaucoup comme un responsable politique intransigeant, stalinien inébranlable, le secrétaire général du Parti communiste portugais (PCP), de 1961 jusqu’en 1992, n’en demeure pas moins un personnage mythique de la culture nationale, militant et intellectuel d’envergure ayant gagné son aura dans le combat de toute une vie contre le fascisme. Ses obsèques à Lisbonne, le 15 juin 2005, furent suivies par près de 250 000 personnes.

Adhérant au Parti communiste en 1931, alors qu’il n’avait que 17 ans, il y fit ses armes dans la clandestinité et la prison, le parti ayant été interdit, comme toutes les autres organisations politiques d’opposition, après le coup d’Etat de 1926, prélude de l’Estado Novo, jusqu’à la révolution des œillets de 1974. Le PCP fut seul à maintenir une existence organisationnelle significative et continue, bien implanté dans la société civile et maillant tout le territoire national sous les gouvernements de Salazar et de Caetano.

Lorsqu’il est arrêté pour la troisième fois, en février 1949, Cunhal est déjà un cadre du PCP, responsable de sa réorganisation et de l’encadrement des militants. Cette fois la sinistre PIDE (Police d’intervention et de défense de l’Etat) ne lui fera pas de cadeau. Il est condamné à quatre ans et demi de prison par le tribunal de Boa-Hora, à Lisbonne, peine aggravée ultérieurement par la Cour suprême, et détenu dans la cauchemardesque prison-citadelle de Peniche où les prisonniers sont torturés, parfois jusqu’à la mort, et soumis à l’isolement. Des années qui ont vocation à être reconduites perpétuellement selon le dispositif de « mesures de sécurité » du régime, qui considère que tous les prisonniers politiques ne s’étant pas repentis doivent demeurer incarcérés. Cunhal et huit autres de ses camarades échappent à cette condamnation sans fin grâce à une incroyable évasion magistralement orchestrée par le parti le 3 janvier 1960.

De la prison, Cunhal dira que « c’est le travail qui l’a sauvé ». Dès qu’il peut, au bout de quatorze mois, avoir accès à des livres et crayons, et même à de la peinture, il ne cesse plus de travailler. Il dessine et peint, il écrit sous divers pseudonymes, dont ceux de Manuel Tiago ou Antonio Vale, des analyses politiques, économiques et sociales mais aussi des réflexions sur l’art et la culture, des romans et de la poésie. Il traduira même et illustreraLe roi Lear de Shakespeare. La place des femmes dans une société émancipée a aussi tenu une place importante dans sa pensée. Il avait consacré son mémoire de fin d’études de droit, en 1940, à « la réalité sociale de l’avortement », plaidant pour sa dépénalisation, une prise de position subversive et visionnaire puisqu’il aura fallu attendre le référendum de 2007 pour que l’avortement soit enfin légalisé au Portugal.

Après son évasion, Cunhal vit en exil à Moscou et à Prague puis à Paris d’où il rentrera en 1974, accueilli en héros. Mais la révolution des œillets ne jugera pas les crimes de la dictature, recouverts par une sorte d’amnésie collective. Ce qui fait dire à la journaliste Diana Andringa : « Parler des crimes de la dictature aujourd’hui est devenu pire qu’impopulaire, “ultra-dépassé”. Et cela jusque dans les programmes scolaires. »

Aussi est-il intéressant de voir comment les jeunes générations regardent et s’approprient cette histoire. La démarche, artistique et politique, de Rodrigo Francisco, s’inscrit dans « une continuité pour faire face à la crise que traverse actuellement le Portugal ».
Ce dernier a d’ailleurs choisi de faire entendre un chœur d’enfants, du Conservatoire de Lisbonne, qui reprennent à la fin de la pièce la chanson « Acordai » (« Réveillez-vous »), de José Gomes Ferreira et Fernando Lopes-Graça. Une des « chansons héroïques » (Canções Heróicas) composées par le grand musicologue portugais Fernando Lopes Graça entre 1946 et 1960, censurées par le régime de Salazar mais largement chantées à la dérobée. « Acordai », tout comme « Grândola vila morena », symbole du déclenchement de la révolution des œillets, sont aujourd’hui massivement reprises dans les manifestations contre l’austérité qui secouent le pays.

Lorsque Cunhal renverse le procès qui lui est fait et pilonne le régime, c’est en s’adressant ainsi à ses juges : « Notre peuple pense que, si quelqu’un doit être jugé pour de tels crimes, alors que les fascistes s’assoient au banc des accusés, alors que s’assoient au banc des accusés les gouvernants actuels de la nation et son chef, Salazar. Vous pouvez être sûrs qu’un jour viendra où en considération de tous les crimes commis par le fascisme, se tiendra un autre jugement, un jour ce sera votre tour d’être jugés ». Il n’est pas interdit de penser que bien des Portugais aujourd’hui voudraient voir sur le banc des accusés les responsables d’un système libéral en train de les asphyxier.

Um dia os réus serâo voces (Un jour ce sera votre tour d’être jugés) 
Mise en scène de Rodrigo Francisco, scénographie Guilherme Frazâo. Créé au Théâtre d’Almada le 25 avril 2013. En tournée jusqu’en septembre.
Voir aussi à Lisbonne, l’exposition avec de nombreux documents inédits (textes, photos, vidéos, peintures...) et des archives du PCP qui célèbre : 
Le centenaire de Cunhal au Patio da Galé, rua do Arsenal, jusqu’au 2 
juin (entrée libre).

=Le Monde Diplomatique=

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